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Deux conférences sur les manières de lire avec Judith Lyon-Caen [1] et Vincent Jouve

Jeudi 16 février
14h-18h
AMPHI 3
UFR lettres et langues

Judith Lyon-Caen

Judith Lyon-Caen : Faire de l’histoire avec la littérature ? Pratiques de lecture et histoire du littéraire

« La littérature, ce sont, dans nos pratiques quotidiennes, des textes que nous tenons pour actualisables. Même s’ils nous viennent d’un passé lointain, même si leur langue nous semble peu familier, les mondes qu’ils évoquent étranges ou révolus, nous cherchons à trouver ce qu’ils nous disent, ce qu’ils nous racontent. La littérature, ce sont des écrits qui traversent le temps. Qu’en fait l’historien ? Cette conférence évoquera tout d’abord les approches qui visent à remettre les textes littéraires dans leur passé, pour les constituer en « documents », ou en « témoignages » de ce qui fut. Mais alors, où est la littérature, comment se saisir de cette traversée du temps des écrits « littéraires » ? », écrit Judith Lyon-Caen pour annoncer sa conférence.
Pour nous montrer ce que peut faire l’histoirienNE de la littérature en dehors de la considérer comme un grand réservoir dont on pourrait isoler les données brutes ou plus finement les représentations de l’époque dans laquelle elle a été écrite, elle a apporté un livre relié en cuir avec des dorures. Dans la reliure début vingtième, probablement d’une collection bourgeoise sans être luxueuse, se cache une édition populaire des œuvres de Rabelais du milieu du 19e siècle avec sa couverture bleue et fine immédiatement reconnaissable. Sur la quatrième de couverture nous apprenons que cette édition populaire, l’exemplaire vendu à 1 Francs, comprend aussi les œuvres de Rousseau et de Voltaire. Le prix (si la langue de Rabelais ne l’est pas) est abordable, car le salaire moyen d’un ouvrier de l’époque se situe autour de 5 Francs.
Sur la page de couverture (originale) on peut lire : Oeuvres de Rabelais précédées d’une notice sur la vie et les ouvrages de Rabelais, par Pierre Dupont. Nouvelle édition revue... sur les travaux de J. Le Duchat, de S. de L’Aulnaye, du bibliophile Jacob et de Louis Barré, illustrée par Gustave Doré.
Les noms d’universitaires et de bibliophiles garantissent la qualité de l’édition, c’est populaire sans être bas de gamme. Il peut être utile d’interroger un des noms de plus près, celui de Pierre Dupont. Sa biographie, sa provenance modeste mise à part, ressemble à tant de biographies de provinciaux montés à Paris et qui peuplent les romans d’époque de Balzac à Zola. Dans les années 40 du 19e siècle il rencontre Nerval, Théophile Gautier, Baudelaire, Emile Deroy, et Charles Gounod, décroche un poste de rédacteur à l’académie française et rêve de devenir poète [2]. Républicain convaincu, il se met ses poésies en musique et compose en 1846 les Chants d’ouvriers. Après le putsch de Napoléon III il entre en résistance, est arrêté sur les barricade de 1851 et condamné à 7 ans de bagne. Il réussit à s’échapper en Savoie, déjà terre de refuge de Louis Mandrin un siècle plus tôt, et en faisant officiellement allégeance au régime il obtient la grâce de l’empereur. C’est loin d’être un cas isolé, d’autres suivent le même chemin.
Cela lui permet de reprendre une vie plus tranquille, se marier et s’installer à Paris et puis à Lyon. Pendant cette période il devient l’éditeur des œuvres de Rabelais que nous avons devant nous.
Il s’agit en quelque sorte d’une reconversion du républicain, poète révolté à l’éditeur scientifique et contributeur au "roman national" [3] dont l’édition populaire d’œuvres classiques est une pierre importante à l’époque.
Judith Lyon-Caen montre par là ce qu’elle considère comme un "fait littéraire", le livre pris dans sa matérialité et examiné dans ses réseaux, traces et résurrections.
Le capital symbolique qu’apporte la possession de cette œuvre dans une bibliothèque privée au 19e puis au début du 20e siècle. En dehors de l’aspect représentatif de la collection dans le salon, le lecteur, s’il n’avait pas accès à la langue rabelaisienne, pouvait y trouver une autre entrée à travers les gravures de Gustave Doré. Depuis leur apparition ces dernières symbolisent aussi bien l’œuvre de Rabelais que sa langue du 17e. Plus tard il y a eu des adaptations traduites et simplifiées pour que son œuvre puisse entrer dans le canon de littérature enseignée à l’école pendant un temps avant de disparaître à nouveau aujourd’hui.
En partageant avec nous le parcours de ce livre jusque dans sa bibliothèque personnelle, Judith Lyon-Caen sensibilise à mieux regarder les livres qui peuvent passer dans nos mains, puis de mieux regarder tout court, car toutes les traces autour de nous portent des inscriptions historiques et le livre peut être étudié comme un buste qui a été déposé un moment donné dans un lieu public puis relégué dans l’ombre d’un autre édifice temporaire et durable. [4]

Voici l’enregistrement complet de la conférence :

IMG/mp3/conference_judith_lyon_caen.mp3

Vincent Jouve

Vincent Jouve : Émotion et intérêt dans la lecture narrative

« Tous supports confondus, les récits de fiction n’ont jamais été aussi nombreux. Que ce soit sous forme de films, de séries télévisées, de bandes dessinées ou de romans, on « consomme » des histoires à tous les âges et dans tous les milieux. On tentera, au cours de cet exposé, de comprendre d’où vient cette force d’attraction du narratif, dont les raisons ne sauraient être strictement conjoncturelles. Si l’on excepte la dimension esthétique, l’émotion et l’intérêt se présentent comme les deux ressorts majeurs de la séduction narrative. On se penchera donc sur la façon dont le texte les suscite, voire les construit, dans l’espoir de mieux comprendre ce qui fait de la lecture une expérience aussi originale qu’enrichissante. »

Vincent Jouve, qui a écrit ces lignes, poursuit son exploration des affects qui accompagnent la lecture et composent peut-être par moment son seul intérêt. Comme Paul Zumthor insiste qu’il ne faut pas sous-estimer l’aspect du plaisir qui pour un grand nombre de lecteurs et lectrices le seul accès à la lecture [5], Vincent Jouve essaie de formaliser ce qui aiguise notre intérêt à la lecture qu’il veut la plus générale possible.

Il y a à la fois l’inattendu mais aussi l’écart minimal par rapport à une expérience personnelle qui peuvent déclencher cette envie de vie par procuration que nous trouvons dans les romans notamment mais aussi dans les films, séries télévisées et autres narrations fictives. Par divers procédés narratifs nous sommes appelé à construire, à compléter des parcours narratifs, qui selon notre disposition peuvent nous attirer aussi par leur complexité incompressible.
Comme nous le savons aussi, cette vie par procuration arrive de temps à autre à sortir du livre et à sa réaliser dans un mimétisme qui dépasse la fiction. On se rappelle ainsi de la vague de suicides qu’a pu déclencher le roman Les souffrances du jeune Werther au début du 19e siècle.
Et les fictions peuvent aussi s’incruster dans l’espace réel comme Kansas City peut devenir la ville ou "habite Superman" pour s’incarner ensuite dans un chien qui porte son costume, tel que je l’ai vu et entendu dans Americain Honey, dernier film d’Andrea Arnold.

Voici la conférence complète de Vincent Jouve :

IMG/mp3/conference_vincent_jouve.mp3

 

[1] co-organisé avecl’espace Mendès-France

[2] Baudelaire lui rend un vibrant hommage, mais ce qui ne l’a pas sauvé de l’oubli.

[3] cf Anne-Marie Thiesse, La Création des identites nationales : Europe XVIII°-XX° siècle, Le Seuil, 1999

[4] cf Ludovic Janvier, Paris par cœur, Fayard 2016, « Abesses », p. 9-11.

[5] cela vaut bien toutes les discussions autour de la question de savoir s’il s’agit de littérature que nous avons devant nous ou s’il n’en est pas

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La lecture dans tous ses états
Publié le: 21 février 2017
- Dans la rubrique: Bref et indolore
 
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